Auteur: Paraphlegman Paraphlegman (Paraphlegman@hotmail.com)
Date: Sat May 26 2001 - 03:16:28 CEST
A propos de la traduction suivante:
> ... Et les poiles a frire sans feux dessous sont souvent fort loin les
unes des
> autres...
Je tiens à signaler que le mot "poêle" ne s'écrit pas comme ci-dessus,
"poile" ne signifie rien en langue française.
Et puis, il faudrait mettre "feux" au singulier. Ou traduire par "gaz".
Et "éloignées" me semble plus approprié que "loin".
Je m'explique.
Traduit de l'Anglais
" ...And frying pans without fires are often far between..."
Cela est effectivement une référence à l'expression idiomatique
"From the frying pan into the fire".
Cela signifie, littéralement, que l'on quitte la poêle à frire pour tomber
sur la cuisinière qui se trouve en-dessous, et plus particulièrement dans
les flammes, alimentées au gaz naturel, qu'on y entretient, et dont la
fonction est la cuisson des aliments .
Cette expression s'emploie pour parler d'une situation dangereuse ou
inconfortable, que l'on quitte, pour retomber aussitôt dans une situation
pire encore, au lieu du confort et de la sécurité recherchés.
En effet, il n'est pas agréable d'être debout dans une poêle à frire sous
laquelle le feu est allumé, à cause de la chaleur. Il faut, pour comprendre
cette expression idiomatique, se réprésenter une poêle à frire suffisamment
grande pour qu'un être humain puisse y tenir debout. Être dans cette poêle
force à changer constamment de position des pieds, et la chaleur a tendance
à y être croissante du fait de l'exposition continue à la flamme et de la
nature particulière des matériaux métalliques employés (Boris, arrête-moi si
je me trompe, mais il y a de la physique là-dessous). Cette position peu
confortable a donc tendance à l'être de moins en moins à mesure que le temps
passe. Finalement, notre pauvre expérimentateur d'expressions idiomatiques
se retrouve devant l'alternative suivante: rester dans la poêle et cuire;
sauter hors de la poêle et tenter sa chance ailleurs. C'est une grand poêle,
on ne voit pas ce qu'il y a à l'extérieur. Tomber de la poêle où il fait
chaud, pour tomber sur la flamme plus chaude encore, illustre bien la
réalité d'une situation mal barrée que l'on abandonne pour se retrouver dans
une embûche supérieure.
En langue française moderne, on emploie généralement l'expression "tomber de
Charybde en Scylla", ou "tomber de mal en pis". "Tomber de Charybde en
Scylla" fait référence à la mythologie grecque, où, grosso modo, Charybde et
Scylla étaient deux monstres marins sévissant dans le détroit de Messine,
Charybde se manifestant par un tourbillon, et Scylla étant le nom donné à un
rocher des environs. Un navire tombant au piège du tourbillon avait toutes
les chances d'y rester, mais s'il parvenait à en réchapper, il ne pouvait
que venir se fracasser sur le rocher. Sort peu enviable.
L'expression anglaise est plus triviale, et sans doute plus parlante au
lecteur moderne moyen.
L'allusion qu'y fait Zelazny peut être interprétée de deux manières:
- les poêles à frire sous lesquelles le feu n'est pas allumé sont
généralement éloignées les unes des autres, dans l'espace. Pour sauter d'une
poêle à frire sous laquelle le feu n'est pas allumé, mais pas pour longtemps
(sinon, pourquoi quitter une poêle à frire à température ambiante?), vers
une autre poêle à frire dont on devine qu'elle est également libre de toute
exposition à une flamme, il faut sauter très loin, car les poêles sans
flammes sont très espacées les unes des autres dans la cuisine du géant
idiomatique. Je pense que cette explication n'est guère convaincante, en
effet, il vaut mieux descendre de la poêle, ou sauter à côté de la
cuisinière, plutôt que de sauter dans une autre poêle, au risque d'en cuire.
Cela dit, Corwin n'est pas le moins tordu des individus, ni le moins
contradictoire.
- les poêles à frire sans flammes sont généralement éloignées les unes des
autres, dans le temps. La plupart des poêles à frire dont on éprouve le
besoin de sortir sont sur le gaz. La plupart des poêles à frire sur le gaz
sont chauffées par des flammes alimentées au gaz naturel. Je me répète, mais
bon. Utiliser une cuisinière électrique ou à induction, c'est de la triche.
Mais prenons le cas de notre aventurier prisonnier de la cuisine du géant
idiomatique, réputé pour son considérable appétit. La situation initiale,
est de se réveiller, ou de se retrouver, d'une façon ou d'une autre, dans la
poêle à frire du dit géant. Même si la flamme n'est pas encore allumée, elle
ne saurait tarder à l'être, et il se peut qu'elle soit allumée, mais qu'on
ne ressente pas encore les effets de la chaleur. Notre aventurier a donc
toutes les chances de tomber dans les flammes s'il tente de sauter hors de
la pôele à frire.
Conclusion: ce que veut dire Zelazny par là, c'est que généralement, quand
on est dans la merde, on a toutes les chances d'y rester, et de s'y enfoncer
un peu plus à chaque tentative de s'y débattre.
Pour mémoire, cette phrase se trouve, comme il a déjà été dit, en ouverture
du chapitre onze de "Sign of the Unicorn" (page 356 dans The Great Book of
Amber).
Cela correspond au moment où Corwin, de visite en Tir-na Nog'th, a été
agressé par le bras mécanique d'un Benedict fantômatique, et se retrouve
suspendu au-dessus du Kolvir tandis que le jour se lève et dissout la
substance de la cité des songes. Son seul espoir, est de parvenir à
rejoindre Random, qui l'a contacté par l'intermédiaire d'un Trump/Atout, et
tente de l'attirer à lui par un contact manuel.
Corwin commence à choir, et le sauvetage par Random intervient inextremis.
Le poêle à frire, c'est le Benedict onirique, les flammes, la mer qui menace
d'engloutir Corwin s'il ne peut freiner sa chute. La phrase introductive de
Zelazny au chapitre onze sert donc à souligner le fait que Corwin l'a
échappée belle, qu'il a dû sauter très loin pour échapper à la première
poêle à frire, qui commençait à prendre feu, et que la situation où il se
retrouve aux côtés de Random et Ganelon, est une seconde poêle à frire, sous
laquelle les flammes ne se sont, pour le moment, pas encore déclarées, mais
qui recèle néanmoins un danger potentiel certain.
En ce qui concerne la mise en forme de cette phrase d'introduction, je ne
sais pas encore. Il se peut que cela soit calqué sur un vers célèbre ou
connu de Zelazny, ou que cela ne soit qu'une formule rythmée qui aura paru
intéressante, humoristique et dynamique à Zelazny, ce en quoi il n'aura pas
eu tort.
J'espère que ces quelques explications auront éclairé vos vessies,
Paraphlegman,
Grand Maître du frigo du Palais
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